samedi 10 juin 2017

Ecotaxe : réussite belge, échec français (2/2) [avril 2016]

Été 2013 les bretons, emmenés par le MEDEF et notamment les petit patron bretons se rebellent contre l’impôt et commencent à vandaliser les installations. On voit apparaître des arguments complètement erronés comme "mes marchandises paieront plusieurs fois la taxe" ce qui n'a aucun sens pour une taxe proportionnelle à la distance parcourue. Et ils ne se rendent pas compte que cette taxe les protège de la concurrence des pays de l'est, la taxe enchérit l'abattage des cochons en Allemagne et favorise les abattoirs locaux. On verra par la suite, que l'abandon induira une hausse sur les carburants pour tout le monde...

Ségolène Royal et l'Ecotaxe


Ségolène Royal est arrivée au MEDDE alors que le projet était bien engagé... elle l'a cependant stoppé sous la pression des transporteurs routiers (les "bonnet rouges" ont fait beaucoup de bruit et de dégats mais ce sont les transporteurs routiers qui ont vraiment fait pression). En avait-elle bien mesuré les conséquences ?

Quand je vois une légende de photo de Ségolène Royal (sur le site de l'Express) comme quoi elle paye Ecomouv' alors qu'elle a tout fait pour l'éviter, je ne peux que bondir ; elle a, par ses décisions, initié le processus. Elle est dans le rôle du pompier pyromane (inefficace et heureusement pour la crédibilité de la signature de l'État).
Par son manque de connaissance du dossier (voir son intervention chez Bourdin où elle découvre que 120 douaniers sont affectés à l'Écotaxe), sa vision uniquement politique,  électoraliste, simpliste, populiste et à courte vue, elle a détruit deux ans de travail de quelques centaines de personnes et a fait dilapider les sommes correspondantes à l'État. Elle a entamé la réputation de l'État à mener de grands projets. Elle a ridiculisé la France sur sa capacité à mettre en œuvre un projet technique de péage kilométrique conforme à la directive européenne (interopérable). Elle a mis au chômage 200 personnes dont certaines avait quitté leur emploi pour rejoindre Ecomouv'.

Voici une citation de Ségolène Royal "Ma responsabilité, c'est aussi d'anticiper les conséquences de mes décisions" (à propos de la polémique sur la circulation alternée mais on peut supposer que c'est une responsabilité de tous les instants).
Madame Royal aviez-vous anticipé les dépenses (presque 1 milliard d'euros) et le gâchis social (perte de 200 emplois pour des personnes dont certaines avaient quitté une situation pour rejoindre Ecomouv') ? Pensiez-vous que l'État pouvait renier sa signature sur un contrat sur une simple "saute d'humeur" ? Et, dans l'improbable hypothèse affirmative, aviez-vous envisagé les conséquences sur la continuité, la crédibilité et les marchés futurs ? Toutes ces décisions semblent bien prises à la légère, certes le contrat permet une résiliation "pour motif d'intérêt général" (comme la plupart des contrats avec la puissance publique étatique ou locale, mais cette clause est léonine) mais cela n’entraîne pas la spoliation du cocontractant. Et ne dites pas que le règlement sur 10 ans de la moitié de la dette est une victoire à mettre à votre crédit, cela faisait partie du plan de financement initial que l'État a repris. Ou peut-être est-ce une arrogance propre à la classe politique ?

«Même si je voulais partir, on me demanderait de rester, affirme-t-elle. Car j'arrive à concilier ce qui paraît inconciliable comme sur la question du nucléaire par exemple. Et ça, c'est grâce à mon expérience de 25 ans d'élue de terrain et au fait que je ne m'en laisse jamais compter.» Ségolène Royal, interview à Sud-Ouest lundi 6 avril 2015.

Madame Royal, allez voir en Belgique, nos voisins sont en train de mettre en place un péage pour les poids lourds qui sera extensible aux voitures éventuellement (ouverture en avril 2016). Le péage poids lourds est un copié-collé du projet français à quelques détails près et il coûte 115 M€ / an à rapprocher des 250 M€ / an en France avec un réseau et un trafic supérieur, toute proportion gardée, le système belge est plus cher. Il va rapporter proportionnellement plus (750 M€ contre 1200 M€ soit un ratio coût/revenu de 16% contre 20%) mais le périmètre belge inclus les autoroutes et la Belgique est un pays de transit, notamment grâce aux ports. Il est significatif que le nombre d'équipements embarqués prévus en Belgique est quasiment celui prévu en France (environ 700 000) à cause des PL étrangers traversants. De plus, le tarif kilométrique belge est un peu plus élevé...

Nous pouvons être la risée de nos voisins européens, les allemands vont étendre et moderniser leur péage kilométrique, les autrichiens, slovaques, polonais ont le leur et les belges ont prévu de l'étendre aux voitures (comme l'avait évoqué Antoine Maucorps dans un article il y a quelques années). La technique permet maintenant de faire payer "au plus juste" l'usage des routes et les externalités négatives correspondantes mais notre pays sclérosé n'est pas capable de se réformer...

Conclusion


J'avais écrit ce qui précède il y a un an (sans le publier).

Avec le recul, le péage belge a un an d’existence, sa mise en place s'est déroulée sans problèmes majeurs, il y a bien eu quelques protestations, quelques ratés techniques donnant lieu à des sanctions abusives, mais rien de bien important. Certes, le produit est légèrement inférieur à ce qui était escompté (646M€ contre 750M€ estimés mais cela est aussi à mettre sur l'efficacité écologique : optimisation des trajets et du chargement, amélioration de la classe euro...), il y a une migration vers les véhicules de moins de 3.5 tonnes, mais c'est globalement un succès dont on ajuste actuellement le réseau taxable.
Les allemands sont en train de mettre en place la réforme et l'extension de leur système, l'Alsace (et les Hauts-de-France) va devoir supporter encore plus les reports de trafic (c'est ce qui était à l'origine de taxe française).
Nous, français, avons toujours nos portiques inutiles, environs 700 000 OBU quelque part dans un entrepot et 200 personnes mises au chômage, on peut espérer que certaines ont retrouvé un emploi. De plus, l'opinion publique est globalement opposée maintenant à ce qui va devenir une norme européenne...

La classe dirigeante a transformé, pour des motifs uniquement politiques et par couardise (mais les motifs profonds sont un manque de communication et de conduite du changement), ce qui aurait pu être une réussite industrielle, en échec économique et écologique (dans la négociation avec les transporteurs, l'État avait accordé, en échange de la taxe poids lourds, une réduction de la taxe à l'essieu et l'autorisation du 44 tonnes, ces deux avantages sont restés malgré l'abandon de l'écotaxe), nous pouvons être la risée de l'Europe sur le péage des PL...
Quel gâchis...